mathilde vermer auteur - chronique de l'ailleurs 20

Chronique de l’Ailleurs n°20 – LE SEL DANS MON SANG

Je le revois dans la maison d’Elise, sa sœur, qui l’accueillait pour qu’il passe l’hiver loin du froid piquant d’Auvergne. Elle tenait absolument à prendre soin de lui, à le materner, dans cette période où l’on s’enrhume, on s’engrippe, on s’attrape une méchante bronchite.

Je me rappelle aller le saluer, ado, quand je venais en visite, sa silhouette trapue, calée dans le fauteuil au large dossier, ses bras allongés sur les accoudoirs en bois. Poser deux bises sonores sur ses joues rougies par la couperose, le regarder un instant pour chercher comment entamer la conversation, répondre à son sourire, et puis filer vers le canapé, penaude. Je l’aimais bien, Jean, mais je ne savais jamais quoi lui dire.

Toujours, à son arrivée, mi-décembre, Elise, autoritaire, l’embarquait pour acheter de nouveaux pulls, des chemises, une écharpe en grosse laine. Lui, il acceptait ces vêtements, cet exil parisien, cet affairement de sa cadette, sans joie ni tristesse. Tranquille. Habitué à l’isolement de sa campagne, d’humeur égale, maintenant qu’il était à la retraite, être ici ou ailleurs n’avait pas tellement d’importance pour lui.

Paris, ce n’était pas un lieu qui exerçait une quelconque fascination sur lui. En fait, il ne savait pas quoi y faire, lui qui n’avait jamais eu de loisirs, de pratique sportive, de distraction culturelle. Il sentait bien qu’il n’avait pas les codes de la ville, d’ailleurs dans les transports il était perdu, cette vitesse, les conversations bruyantes, les préoccupations étrangères à son quotidien, se promener, aller au ciné, se passionner pour l’actualité.

Il passait ses journées sur le fauteuil, le temps s’écoulait, il somnolait : lire, c’était pas son truc, la télé, bof, toutes ces voix qui piaillent, bavardent, se chamaillent. Jean avait l’habitude du silence. Celle de son étable, de ses vaches, des champs autour de sa ferme, celle de son salon, sa chambre, sa cuisine, où toute sa vie il avait vécu sans femme. Jean, pourtant, aimait rire. Un rire qui donnait envie de rire avec. Sans trace d’ironie, moquerie, pitrerie. Un rire frais, sincère, parce que la vie souvent est drôle.

Le soir, ma grand-mère rentrait de son travail, et se mettait à lui préparer à manger. Pour les repas, elle jouait avec lui au docteur, à la spécialiste en nutrition. Jean devait perdre du poids, selon elle. Il mangeait trop, trop gras, et surtout trop salé. C’est vrai qu’il rajoutait systématiquement du sel à tous ses plats.

– Mais, arrête, voyons, tu vas faire tomber la salière dans ta soupe !

– C’est déjà salé, Jean, pas la peine d’en remettre sur les carottes !

– Ce soir, pas de jambon, Jeannot, c’est trop salé, et mauvais pour tes artères !

Les mêmes phrases, cent fois répétées, et lui, toujours la même réaction, un haussement d’épaules, et un geste ininterrompu, rebelle, libre, entre le sel et son assiette. Les salades, les quiches, les potages, il fallait qu’il les transforme, saupoudrer, saupoudrer encore, sinon ça n’a pas de goût. Dans le Cantal, tout ce qui est bon, le fromage, le lard, les patates, c’est bon, parce que salé. C’est comme ça, Elise.

Jean est mort il y a 20 ans. Souvent, quand je mange, je pense à lui. Je goûte et je me dis : il manque quelque chose dans cette sauce… Je rajoute du sel ? En moi, alors, je souris. Pied de nez aux impératifs de santé, fidélité à mon vieil oncle, à ces racines auvergnates qui continuent de couler dans mon sang, qui continuent d’influencer mes papilles.

Et vous, lecteurs, vous avez quelle relation avec le sel ? Et quels héritages alimentaires ?

Photo : Marais salants de Guérande

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