histoires de femmes, mathilde vermer, voyage immobile, mise en abime

Chronique de l’Ailleurs n°41 – ABLUTIONS & REFLEXIONS

Dans sa salle de bain, perpendiculaire à la baignoire, en face du lavabo, un miroir occupait un large pan de mur. Elise avait collé, en bas, tout contre sa surface, un meuble blanc, pas spécialement joli, fonctionnel surtout, un meuble sur lequel elle avait disposé toutes ses fioles, crèmes parfumées, démaquillant, eau tonique, tout ce qui avait pour but de révéler la peau belle, sans oublier les vernis, les poudres, le mascara, la brosse à cheveux, le paquet de mouchoirs, la pile de disques en coton, la pince à épiler, et les quelques bijoux abandonnés, retirés lors du rituel pré-coucher et jamais restitués à leurs boites et étuis.

Le miroir, tranquille, reflétait ce fatras de femme, ce foisonnement qui disait l’affairement à entretenir l’apparence, le plaisir, aussi, à prendre soin du corps et du visage, à donner une image de soi qui permette de se positionner dans la société, de cacher les douleurs intimes, tout ce qui, trop exposé, encouragerait un esprit malintentionné à exercer son pouvoir, s’infiltrer dans les failles, nommer la tristesse et quoi en faire et comment.

Je me souviens, petite, avoir souvent observé le reflet d’Elise, fascinée par ses gestes, par sa féminité. En douce, je me rappelle avoir pris entre mes mains chacun des objets, chacun des flacons colorés. Tourner et retourner toutes ces richesses de ma grand-mère, ensorcelée par le mystère, les odeurs, l’imaginaire véhiculé par ce contenu de salle de bain.

Je me souviens également, ado, avoir passé du temps, après la douche, nue, à observer mon propre reflet dans le miroir. Détailler les aspérités de la peau. Juger les volumes naissants. Chercher l’équilibre entre ce qui semblait trop grand à tel endroit, et trop petit à tel autre. Quelqu’un, un jour, verrait cette chair… Pour en dire quoi ? Et moi, un jour, est-ce que je pourrais aimer ce ventre, ces cuisses, ces fesses, cette blancheur qui vire au rouge quand le bain est trop chaud ? Est-ce que les lotions auraient le même effet magique sur moi ?

J’étais si obnubilée par chacune des parties, chacune découpée soigneusement, que je ne voyais rien de l’ensemble. Je ne comprenais rien de ce qui fait la beauté. J’étais uniquement soupirs et plaintes, regrets de ce qui n’est pas, heures perdues à vouloir ressembler aux magazines, bêtise de cet âge qui veut d’abord se conformer aux normes, qui ne sait rien de cette liberté à conquérir, liberté qui ne se limite pas à la bataille avec son reflet têtu.

Dans mon ignorance, je crois que je lui ai parlé au miroir. Je lui ai demandé des conseils. Je l’ai invectivé pour qu’il me rassure. Rien. Pas une parole. Il est resté muré dans son silence, dans sa quiétude de lac sans vague, majestueux, victorieux, lui le double qui n’aurait jamais à se confronter au réel.

Le temps a passé. Ma grand-mère est partie depuis 15 ans, elle aurait eu 84 ans le 9. Elle me manque souvent. Comme notre complicité de salle de bain. Mais je suis sûre que de là-haut, elle veille… Quant au miroir, j’ai signé un pacte de non-agression. Nous avons désormais une relation distante et cordiale, qui me convient parfaitement. J’ai même l’impression que la relation est devenue tendre. C’est comme si, à force de cheminer au quotidien vers ma liberté, dans le miroir, j’avais trouvé ma sérénité.

Et vous, quelle est votre relation au miroir ? Vers quel ailleurs il vous emmène ? Laissez un mot en commentaire.