mathilde vermer auteur - chronique de l'ailleurs 09

Chronique de l’Ailleurs n°9 – JADIS, EN TERRITOIRE LOINTAIN

Il y a longtemps, dans un pays reculé, vivait un valeureux roi nommé Victor. Ce dernier avait conquis le pouvoir après avoir passé une série d’épreuves : il avait affronté un dragon, traversé un océan à la nage, escaladé à mains nues une immense montagne.

Le détail des exploits n’est ici d’aucune importance. En revanche, il faut savoir que, de ces épreuves, Victor, garda un goût sans limite pour l’aventure et le défi. Il voulait toujours se dépasser, prouver qu’il pouvait aller plus haut, plus fort, plus vite. Cet esprit conquérant le poussa à entraîner son peuple dans de nombreuses batailles. La dernière fut désastreuse, laissant le royaume complètement dévasté : la moitié de la population fut décimée, la totalité des maisons furent démolies, les récoltes furent pillées.

Quand le roi rentra dans son château, il trouva sa femme et son fils morts. Soudain, devant leur cadavre, Victor eut honte de cet orgueil maladif qui l’incitait à accomplir des prouesses au prix des siens. Alors, de toutes ses forces, il pria le ciel, implorant de lui donner un moyen de « réparer ». Dieu, observant cet homme tourmenté qui prenait conscience de ses erreurs, prit pitié et envoya un chérubin à son secours. L’ange, aux belles ailes blanches et cotonneuses, apparut immédiatement devant Victor et lui dit :

– Si tu veux que ton pays se relève, tu dois enseigner à ton peuple l’Amour.

– L’amour ? répondit Victor, surpris.

Il n’était pas sûr de savoir ce qu’était l’amour et doutait par ailleurs qu’on puisse enseigner une telle chose. L’ange lut dans ses pensées et décida, dans un élan de compassion, de lui faire cadeau de l’amour.

– Ecoute, Noble Roi, ne te soucie guère. Ce soir, je passerai dans chaque demeure de ce royaume et je donnerai à chaque individu de l’amour infini. Demain, les hommes aimeront leur femme, les femmes aimeront leur mari, les parents aimeront leurs enfants, les enfants aimeront leurs parents, les voisins s’aimeront les uns les autres, tous seront animés de ce sentiment incommensurable qu’est l’amour. Très vite, la nation renaîtra. La seule chose que tu dois faire, Victor, c’est t’engager à respecter les règles du jeu et aimer toi aussi très fort tous les gens autour de toi et tous ceux qui vivent sur le sol de ton pays.

Victor, perturbé par un tel discours, voulut poser une question mais l’ange ne lui en donna pas l’occasion : déjà il s’était envolé.

Le lendemain, à l’aube, le roi fut réveillé par de sonores coups de marteau. Il regarda par la fenêtre et découvrit toute la cité affairée à reconstruire logements, ponts, écoles. Habités par un sentiment jusqu’alors inconnu, les gens s’entraidaient et, dans la joie, travaillaient ensemble sur les chantiers. Un ministre rapporta que dans les campagnes les paysans reprenaient également avec énergie leur labeur, pour que d’abondantes productions puissent bientôt nourrir la population affamée.  Pendant plusieurs semaines, le pays tout entier fut saisi d’une frénésie de reconstruction. La prospérité fut rapidement de retour tandis qu’une société nouvelle émergea.

Cette société, admirable, fonctionnait autour de principes simples : solidarité, générosité et dialogue. L’amour encourageait les individus à dépasser leurs différences pour trouver des solutions satisfaisantes pour tous. La possibilité de discuter dans l’ouverture permettait une meilleure transmission du savoir si bien qu’en peu de temps, les gens devinrent plus intelligents. Le respect de l’autre, enfin, favorisait la confiance en soi de sorte que chaque personne pouvait mieux exploiter ses dons intellectuels, manuels, artistiques ou sportifs. Le royaume, par la force extraordinaire de l’amour, devint un magnifique havre de paix où les hommes vivaient dans l’harmonie et la communion avec la nature. Le roi était ravi.

Jusqu’au jour où une délégation se présenta aux portes du palais pour solliciter audience. Le groupe, soulignant qu’il s’exprimait pour le bien de la communauté, expliqua, de manière très polie, avec beaucoup de gentillesse et de douceur, que dans un pays où tout le monde s’aimait, où tous, en conséquence, étaient égaux, le pouvoir du roi n’était plus légitime. Il fallait désormais que tous participent à la prise de décision et organisent le vivre ensemble. Le roi, perplexe, demanda un peu de temps, pour réfléchir à la mise en pratique de cette pétition.

En réalité, il était horrifié. Il ne pouvait imaginer perdre même une miette de son emprise. Partager son pouvoir, lui, Victor le Valeureux ! Hors de question ! Que faire ?  Cette fois-ci, impossible de faire appel à Dieu, l’ange lui avait demandé de respecter l’ordre de l’amour… La seule alternative était de faire appel au diable. Celui-ci, débordant d’enthousiasme après des mois de chômage, dépêcha sans attendre un ange rouge particulièrement démoniaque et rusé.

– Victor, mon cher Victor, ne sois pas désespéré, je vais te sortir promptement de cette situation embarrassante. Dès demain, j’enverrai des ambassadeurs aux quatre coins de ton territoire et je ferai surgir, dans le cerveau de tes habitants, des idées bien plus originales et amusantes que cette sotte invention qu’est l’amour. Je développerai le soupçon dans les cœurs des maris pour qu’ils doutent de la fidélité de leur épouse ; je flatterai les belles femmes pour qu’elles comprennent qu’elles méritent mieux que ce que leur offre leur conjoint et qu’elles exigent du luxe et de l’attention ; j’apprendrai aux enfants à être capricieux et aux parents j’inculquerai l’impatience ; je ferai goûter aux voisins ce nectar sucré qu’on appelle jalousie… Partout où mes envoyés iront, on verra éclore la concurrence, le complexe de supériorité, la soif d’avoir plus. Occupée à ces excitantes passions, la population n’aura plus le temps ni l’envie de se consacrer à l’exercice du pouvoir. Tu seras libre de gouverner le pays comme tu l’entends ! Aie confiance, ça marchera !

L’ange rouge fit ce qu’il avait promis. Dans les mois qui suivirent, des changements radicaux bouleversèrent en profondeur la société. Après une saison d’amour, l’égoïsme, le mépris, le désir absolu de dominer et de posséder retrouvèrent toute leur place et on oublia tous les enseignements de cette brève époque de bonheur, placée sous le signe de l’amour. Quant à Victor, il n’entendit plus jamais quelqu’un contester son autorité et il dirigea son peuple jusqu’au moment de sa tardive mort.

Depuis, il flotte dans l’air comme un relent de songe : tout le monde sait que l’amour est le remède à tous les maux, tout le monde espère l’amour comme une délivrance, mais plus personne ne croit le règne de l’amour possible, plus personne n’a l’humilité de se comporter avec amour, plus personne n’a le courage de vivre selon les lois de l’amour.

IMAGE de SALGADO

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