sculpture, vidéo, créativité, art francais

Chronique de Nos Vies n°13 – PEINTRE ET PHILOSOPHE

Pour se venger des heures de silence imposé, après les cours, en groupe, on allait trainer au café, commenter le lycée, critiquer les parents, décortiquer nos troubles amoureux. On avait nos habitudes dans plusieurs bistrots, on changeait selon l’humeur ou la météo. Je me rappelle surtout du café aux murs jaunes, une salle relativement étroite, enfumée, avec des banquettes en skaï où j’adorais me glisser.

J’y venais avec Lucie, ma copine artiste, celle qui dessinait du matin au soir, celle qui savait déjà affirmer ses goûts, celle qui n’avait jamais peur de contourner les interdictions, celle avec qui j’avais mille souvenirs de révisions chaotiques, de confidences au téléphone, de nuits blanches à papoter et à se marrer. Lucie la tornade, aux boucles rousses, au rire sonore, à l’intelligence vive. Intelligente et curieuse, avide d’analyser, de comprendre, oui, sans aucun doute, c’est pour cela que j’aimais passer autant de temps avec elle. On commandait des allongés, elle et moi, et on se lançait dans une discussion enflammée sur le sens de la vie, notre place dans le monde, la liberté qu’on pouvait envisager, prendre, incarner.

Puis nos chemins se sont écartés et pendant deux décennies, on s’est peu vues. Je la retrouve un jour d’avril, dans la douceur du printemps tout neuf, elle m’a donné rendez-vous rue de Seine, en face de la galerie où ses toiles ont été exposées. Lucie est désormais une artiste qui s’est fait un nom, qui travaille sans relâche sur un immense projet – une artiste qui a su tracer sa route après les beaux-arts, après les galères, après avoir longtemps cherché le moyen adéquat d’exprimer ce qu’elle porte de singulier, entre pensée philosophique et représentation plastique.

Tout de suite, la conversation démarre sur les chapeaux de roues : elle m’explique comment elle interroge l’identité, la langue, le réel dans ses toiles. Elle me parle de sa passion pour la poésie, de son appétit pour la microbiologie et la physique quantique, de sa nécessité d’écrire, de ses terrains d’expérimentation, la broderie, la sculpture, la vidéo.  Elle évoque la solitude, la psyché qui est sa matière première, elle fait des ponts entre les concepts, les arts, Lucie cogite de manière bouillonnante et je tente de la suivre dans cette réflexion pointue, intuitive, intime… Vertige.

Alors je reviens à une question simple : comment tu crées une œuvre, Lucie ? Elle rigole, me décrit son atelier à Fontainebleau, me raconte les dispositifs qu’elle imagine, précise qu’elle produit lentement. Elle rigole encore, comme pour s’excuser de créer pas à pas, en dehors des conventions, comme pour ne pas m’intimider avec cette créativité tous azimuts. Et ton travail en ce moment, il porte sur quoi ? Elle dit : je veux visiter l’intérieur de moi-même, les paysages du corps, entrer dans le cerveau, inspecter les souvenirs, disséquer les neurones. Sur ses toiles, dans la série Nexus, il y a des canaux, des fils, des cellules, de la couleur, et parfois un personnage, une main, un mot. J’y vois la marque de son humour, et souvent je sens une invitation à plonger, à ressentir, à chercher le sens. Ça me plait pareille invitation, pareil voyage. Soudain, Lucie se lève, on l’attend, une bise et elle file, me laissant avec mes images du lycée et sa peinture, sensible, mystérieuse.

Et vous, vous avez grandi avec des artistes ? Qu’est-ce qui vous touche aujourd’hui dans leur travail ? Laissez un mot en commentaire.

> Pour découvrir plus amplement le travail de Lucie Picandet : son site