storytelling, auteure, mathilde vermer, romancière, novelliste, poésie, love story

Chronique de Nos Vies n°16 – CHAGRIN D’A

Un coup d’œil pour vérifier qu’elle n’a rien oublié, veiller à tout emporter, saisir le foulard qu’elle plie et qu’elle range sur le dessus de la valise, enfiler la veste, il est temps, il faut partir. Soudain, le téléphone sonne, c’est lui, il demande : je peux te rejoindre à la gare ? En vélo, j’en ai pour 20 minutes… Elle dit oui, forcément, et d’ailleurs elle n’est pas surprise qu’il veuille la rejoindre. Elle ne reviendra pas dans la ville et les adieux d’hier n’ont pas suffi… Voler encore quelques instants, se serrer une fois encore, elle aussi elle le veut sur le quai, elle veut sa présence, sa chaleur, retarder le moment où s’arracher l’un à l’autre.

Elle arrive avant lui, se débarrasse de ses affaires dans le compartiment à bagages et redescend sur la plateforme. Viendra-t-il par l’escalier de droite ou de gauche ? L’attente est pénible, elle croit le reconnaître dans le visage de tous les voyageurs, elle est déçue, elle est nerveuse, chaque seconde les rapproche du départ, dérobe les minutes précieuses. Il arrive enfin, jean bleu, blouson bleu, son éternel sac à dos dans lequel il enfourne le casque, ne pas être gêné, pouvoir l’accueillir grand dans ses bras.

Brusquement face à face, ils sont embarrassés, pressent leurs lèvres par réflexe, mais elle fait exprès de fuir son regard, ne pas montrer le trouble, ne pas craquer déjà, ils s’attrapent dans un geste qu’ils ont mille fois reproduit, elle se colle contre lui, son nez dans sa nuque, respirer cette odeur contre laquelle elle aimait s’endormir, respirer et sentir tout qui se déchire à l’intérieur, toutes les grandes résolutions s’envoler, toutes les injonctions pour retenir les larmes, toutes les pensées qui moulinent dans sa tête depuis des jours, on ne peut pas pleurer contre un homme qu’on quitte, on ne peut pas lui demander de vous consoler une dernière fois… Toutes les pensées, elle les rejette maintenant, elle le serre plus fort, elle accepte que sa respiration change, s’accélère, cherche l’air, elle laisse le sel recouvrir ses joues, elle s’abandonne en silence, dans l’étreinte et dans le chagrin.

Pourtant, trop vite, il faut revenir au moment, à la réalité du quai de gare déserté et du chef de train qui siffle. Sans s’attarder un instant de plus, il faut grimper dans le TGV, et subir la lourde porte qui se referme.

Elle place sa main contre la vitre, il fait de même. Deux mains qu’une vitre épaisse sépare. Le son ne passe plus. Alors, dans le sas vide, derrière le hublot, elle sent la douleur qui la déborde, des sanglots du fond des tripes, des sanglots qui redoublent, des spasmes, lui en face qui la regarde, sa gorge qui se noue, il ne bouge pas sa main, il la fixe, peut-être qu’il aimerait pleurer lui aussi, mais il ne sait pas faire, il la laisse verser les larmes amères sur leur couple mort, sur leur amour qui n’a pas su fleurir, il la regarde, parce que le train maintenant refuse de bouger, son visage qui se déforme, son sourire enterré, ses yeux rouges, son nez qui coule.

Une secousse. Le temps se fissure, le train se met en mouvement, il recule, elle plaque son front contre le hublot, l’empêcher de s’éloigner, encore des larmes, elle redevient cette enfant en détresse, la même enfant qu’autrefois, qui ne comprend pas, qui ne veut pas, qui ne supporte pas la séparation. Où l’emmène-t-il exactement ce train ?

PHOTO de William DANIELS (concours SNCF 2015)