mathilde vermer, chroniques, auteure, accompagnement littéraire

Chronique de Nos Vies n°26 – ONDE DE JOIE, ONDE D’ESPOIR

Été 2009. Dans quelques jours, j’ai 27 ans, échéance que je vois approcher avec angoisse : je viens de perdre mon boulot, je n’ai aucune idée de ce que je veux faire, comment, avec qui, dans quel contexte. Pas de nouvelles non plus des éditeurs à qui j’ai envoyé mon manuscrit, pas de nouvelles, évidemment, de cet homme avec qui j’ai passé quelques nuits… Rien de fluide, rien d’encourageant, dans aucun domaine, un désert, et je ne sais plus dans quelle direction marcher, comment retrouver le nord.

J’ai eu l’idée de m’inscrire à un stage de chant. Budget raisonnable, ce sera ma semaine de vacances, quelque part dans les montagnes alpines. Le lieu est étrange : un ancien couvent, successivement transformé en prison pendant la révolution française, en caserne au XIXème siècle, et depuis quelques années, lieu de stage pour âmes en recherche.

Assez vite, la cadence des journées permet de mettre une distance avec les soucis. Je chante avec les autres, j’essaie les exercices de respiration, je fais la sieste sur une pelouse au soleil. Aux repas, plusieurs fois, je suis assise à côté de cette femme, Myriam, cheveux courts, très noirs, rire contagieux, avec une main où manquent trois doigts. Je l’écoute parler de son travail de musicienne, et puis s’ouvrir, révéler des fragments sur sa famille, une mère qui faisait régulièrement des séjours à l’hôpital, un père immigré blessé sur un chantier, dans l’incapacité de gagner sa vie, une famille qui cumule les catastrophes et qui n’a plus de quoi manger.

Je l’écoute en silence, admirative de sa manière simple de parler de ce qui la constitue, des fantômes qui la hantent, des fils qui tissent sa trame. Je me dis que j’aimerais devenir son amie, développer la même lucidité, la même chaleur, le même optimisme malgré l’omniprésence du drame dans sa vie.

Un matin, tous installés dans le réfectoire où la hauteur des plafonds crée une acoustique prodigieuse, la prof de chant propose une improvisation, en duo. Quelques échauffements, un binôme se lance puis un autre. En moi, quelque chose monte. Soudain, je me lève, prends place devant le groupe. Je tourne la tête et plante mon regard dans celui de Myriam : tu chantes avec moi ? Elle acquiesce, comme si elle attendait la question. Elle me rejoint, ferme un instant les yeux, concentration. Mon cœur s’accélère : par où commencer ? Alors, du fond de mon ventre surgit un son, une vibration que Myriam attrape, amplifie, il y a dix personnes dans sa gorge, il y a la puissance des chanteuses jazz que j’adore, Nina Simone nous frôle, il y a du volume et du coffre. Ma voix la rejoint. Ma voix s’accole à la sienne, se laisse porter, découvre un territoire neuf. J’entends une mélopée incroyable, nos voix mêlées, nos voix décuplées, être traversée par une onde de joie, se sentir reliée à l’immensité invisible, faire connaissance avec ce moteur au fond de mes entrailles.

Je ne sais pas combien de temps on a chanté. Je ne sais pas si on a bien chanté. Je sais que je ne voulais pas arrêter. Je sais qu’il s’est passé un truc, entre Myriam et moi. Entre l’avenir et moi. Je sais qu’en redescendent du nuage, j’étais confiante et souriante.

Et vous, vous avez déjà chanté pour retrouver le nord ? Des aventures estivales à partager ? Laissez un mot en commentaire.