Paris, Fraternité, Paix, dialoguer, lire, jouer, dessiner

Chronique de Nos Vies n°33 – SARAH ET LES BOUQUINS DU METRO

Tout commence il y a trois ans, fin novembre 2015. A cette époque, Paris est sous le choc. Il y a des nuages noirs au-dessus de la ville, des nuages de peur, de chagrin, de désespoir. Sous la terre, dans l’univers du métro, les gens sont angoissés. Certains regardent leurs pieds fixement, d’autres observent la foule sur les quais, dans les rames, le long des couloirs. Est-ce que le danger pourrait surgir à nouveau ? Tellement facile de basculer dans la suspicion paranoïaque…

Sarah est parisienne. Le métro, elle le prend tous les jours pour aller de son domicile à son travail, et le soir dans l’autre sens. Elle traverse donc la ville deux fois par jour, 27 stations à chaque fois. Ce qui représente un temps immense pour s’inquiéter, pour étudier ses contemporains, pour être en contact avec cette ambiance terrible d’un lendemain traumatique. Très vite, Sarah n’arrive plus à respirer en prenant le métro. Et cette situation lui est insupportable. Elle refuse de céder à l’anxiété et de changer ses habitudes. D’ailleurs, en bus, il faudrait trois plombes, et sur un vélo, en décembre, elle ne peut pas, elle est beaucoup trop frileuse.

Pour faire diversion, pour diluer cette sensation de crainte qui lui mange les entrailles, Sarah se met à regarder les livres que lisent les passagers du métro. Elle décide que ce sera son jeu. Un jeu avec des règles qu’elle entend respecter. Son idée est de trouver parmi les lectures, qu’elle répertorie soigneusement dans un mince carnet, ses dix auteurs préférés. Est-ce qu’elle pourrait tomber sur un individu plongé dans Pessoa, aux heures de pointe ? Ou quelqu’un qui voyage dans la littérature de Virginia Woolf ? Ou même un passionné de Imre Kertész, perdu sur une banquette élimée ? Voilà sa nouvelle quête.

Comme Sarah est méthodique, elle note les auteurs, les titres, les maisons d’édition – quitte à se tortiller pour trouver toutes les informations. Au passage, elle découvre des tonnes de bouquins inconnus à ses oreilles. Elle se lance dans des recherches, tente d’en savoir plus, collectionne les citations. Un jour, elle est prise d’une folle idée. Elle, littéraire dans l’âme, décide de créer un tableau Excel. Elle veut ranger, classer, dresser des statistiques : quel pourcentage de littérature étrangère ? Combien d’auteurs encore vivants ? Quels sont les ouvrages les plus lus ? Le jeu tourne à l’obsession – et l’amuse de plus en plus !

Lui vient alors une autre idée : ouvrir un blog. Raconter son expérience. Partager ses relevés hebdomadaires, car elle aime bien, chaque semaine, faire le point sur ses trouvailles, constater qu’en ce moment tel écrivain a le vent en poupe. Elle aime aussi faire de son blog un laboratoire pour sa créativité. Car elle joue avec ce projet, elle joue à pondre des textes autour de ses aventures métropolitaines, elle joue à dessiner en quelques traits les lecteurs et lectrices qui peuplent les wagons. Oui, c’est une occupation joyeuse, poétique, nourrissante – un sas pour décompresser, s’étonner, dialoguer. Et puis, ça lui fait plaisir de constater que les gens, toutes origines, tous âges, lisent toujours énormément. Le livre résiste ardemment à l’omniprésence du téléphone.

Maintenant, Sarah n’a plus peur. Sarah se reconnaît dans les autres bouquinovores. Il y a une familiarité et une fraternité à cause de cette fréquentation littéraire, à cause de ce goût partagé des histoires. C’est une part d’humanité qu’elle rencontre en chacun d’eux, dans cette bibliothèque roulante, incroyablement riche, sans cesse renouvelée, que contient le métro.

Au fait, est-ce qu’elle a trouvé ses 10 auteurs préférés ? Évidemment ! Un exemplaire ici, un autre là, au final, ils ont tous été au rendez-vous. Cela dit, depuis avril, l’auteure qui semble faire l’unanimité, c’est Elena Ferrante avec sa trilogie « L’amie prodigieuse ». En second rang, viendrait Virginie Despentes, et son trio de romans autour de Vernon Subutex… Mais tout peut bouger, les goûts dans le métro changent vite et Sarah n’est pas prête d’arrêter de les observer !

Et vous, vous lisez quoi dans les transports en commun ? Laissez un mot en commentaire.

Et surtout, jetez un œil au blog drôle et pétillant de Sarah : https://www.transportslitteraires.com/