famille, amour, bienveillance, parler, intimité, confiance

Chronique de Nos Vies n°6 – AMITIE SANS RIDE

J’ai appelé et j’ai dit : j’ai le blues. Tu es libre pour diner ? Elle a eu un instant de silence, comme surprise, avant de demander : mais, cocotte, tu ne préfères pas voir une de tes copines si tu as le blues ? J’ai rigolé et j’ai répliqué : TU es une de mes copines.

Francine fête ses 95 ans dans quelques jours. Une date qu’elle aimerait pouvoir oublier. A quoi bon célébrer encore le temps qui passe ? Pour la voir en février, pour lui offrir un petit cadeau, je savais qu’il me faudrait ruser. Cela dit, c’est vrai, j’ai le blues et je sais que la voir me fait toujours énormément de bien.

Je suis passée la prendre à 19 heures, et puis, bras dessus bras dessous, on est parties ensemble à la brasserie. Parfois, on va au resto Thaï, parfois, on choisit la pizzeria. On change, selon l’humeur du moment. A chaque fois, le rituel est le même : on passe rapido commande et puis on se met à discuter.

On a toujours des tas de trucs à se raconter. Elle, elle me parle du bridge, du kiné, de son arrière-petit-fils. Moi, je lui explique où j’en suis dans mon boulot, je lui fais le récit de mes amours, j’évoque le ciné, les lunettes de soleil que je viens d’acheter, mes projets de voyage… Du tout et du rien. Du sérieux et du drame et du drôle, il y a de la place pour tout. Je sais que je peux tout raconter : jamais, elle juge, jamais, elle critique. Et moi, pareil, je peux tout écouter : ses problèmes aux yeux, son Ipad qui ne s’allume plus, son mari qui lui manque. Il y a de la bienveillance entre nous.

Pourtant, ce n’était pas gagné entre elle et moi, cette liberté de ton, cette intimité, cette confiance. C’est un coup de foudre tardif. Francine est la cousine germaine de ma grand-mère. Enfants, elles étaient inséparables. Puis la vie a fait son boulot, la relation a connu ses hauts et ses bas. Quand Nicole est partie, il y a quinze ans, j’étais inconsolable. J’avais une relation très spéciale avec ma grand-mère, une complicité très forte. J’aime à penser que c’est elle, là-haut, qui a facilité ce lien entre Francine et moi, après son enterrement. Toutes les deux, on a eu une phase d’apprivoisement. Et puis, on a pris nos habitudes l’une avec l’autre parce qu’on s’entend vraiment bien, parce qu’on se marre tout le temps et que c’est tellement rare d’avoir autant d’affinités avec quelqu’un. Au fond, l’âge n’a aucune importance. Ce qui compte pour nourrir une relation, c’est une curiosité mutuelle. Et avec Francine, cette curiosité n’est jamais complétement satisfaite. Il y a toujours de quoi caler un autre rendez-vous pour poursuivre là où la conversation s’est arrêtée.

Et vous, vous avez des ami-e-s qui appartiennent à d’autres générations ?  Laissez un mot en commentaire.