mathilde vermer, auteure, nos vies, habiter 2018, solidarité, banksy, street art

Chronique de Nos Vies n°8 – LA CHIRURGIENNE BLESSEE

Déchirement : Yasmina répète ce mot plusieurs fois et le mot devient palpable. Il franchit l’espace de la table, il m’atteint en plein cœur. Son déchirement m’atteint en plein cœur. Yasmina insiste : elle ne voulait pas partir dans une clinique privée. Ce n’est pas dans ce cadre qu’elle voulait exercer. C’était une fierté pour elle de travailler dans un hôpital public, d’offrir ses compétences à tous les profils. Pourtant, elle le reconnaît, elle est heureuse de s’occuper des patients dans un climat serein, en pouvant laisser de la place, à nouveau, à la bienveillance, à l’empathie. Yasmina sourit tristement, meurtrie par le sentiment d’un immense gâchis.

Je la regarde. Une silhouette fine, des longs cils, un halo de cheveux noirs qui frisottent. Dix-huit ans que je la connais. Je reste fascinée par ce mélange de grâce et de force, ce mélange d’élégance aérienne et d’autorité tranquille. Doucement, je reviens vers le sujet qui m’a conduit à lui proposer un café et j’interroge, naïve : il y a eu des épidémies de suicide parmi les praticiens hospitaliers ? Elle acquiesce, explique : au bout d’un moment, c’est insupportable cette pression, cette confrontation à l’obsession des administratifs qui martèlent des impératifs de gestion. Tellement en contradiction avec la vocation de soigner.

En défendant sa vision d’une médecine humaine, en refusant cette dictature du chiffre, Yasmina, comme d’autres médecins, a vécu l’enfer du harcèlement, elle a subi les demandes absurdes, les requêtes infinies, les propos humiliants, les discussions violentes. Yasmina soupire. Remonter le fil, ordonner les événements, raconter. Elle n’a rien d’une militante, Yasmina, et elle n’aime pas se plaindre : ça lui pèse de faire part de son récit. D’ailleurs, elle, ce qu’elle trouve généreux, c’est de bosser dans une association, aller distribuer du pain et des couvertures aux gens qui survivent dans la rue. Je fronce les sourcils : enfin, bon, opérer des patients, ce n’est pas rien quand même ! Tu sauves des vies ! Elle s’entête, modeste, me parle du sens de l’existence, du don, du courage.

J’écoute. J’attends qu’elle revienne à sa propre situation. Ce n’était plus possible, elle dit, reprenant le fil. Dans son service, en chirurgie digestive, dans un hôpital de la région parisienne, elle a vu petit à petit la thématique de l’argent devenir omniprésente. La direction demandait rentabilité et rationalisation pour répondre à des objectifs comptables. Et pour aller dans le sens de la réduction des dépenses, plus d’anesthésiste le soir, la nuit, le week-end. Limiter les créneaux pour les opérations, ne plus être en mesure d’accueillir les urgences, mettre la priorité sur l’ambulatoire, parfois devoir transférer des patients, souvent devoir se battre pour prendre en charge les plus démunis, les plus âgés, les plus isolés.

Pour retrouver une part de liberté dans son métier, elle a donc décidé de s’exiler dans le privé. Avec ce regret de ne pouvoir empêcher l’émergence d’une médecine à deux vitesses, avec cette douleur d’assister à la défaite du principe d’accès démocratique à la santé. Un rêve difficile à oublier, qui pousse quand même à espérer. Qui sait les solutions des générations de demain ?

Et vous, dernièrement, vous avez été touché.e par les propos et les convictions d’un.e médecin ? Laissez un mot en commentaire.

Photos : Street Art de BANKSY