Chronique de Nos Vies n°9 – QUAND ELLE ARRIVE EN VILLE

Je l’imagine anxieuse alors que le train entre en gare. Anxieuse parce qu’elle est seule, parce qu’elle n’a aucun détail sur cet endroit où elle débarque, parce qu’elle ne connaît personne dans la ville… Il y a tant d’éléments qui nourrissent son angoisse : où dormir ce soir ? Combien de temps survivre avec les trois billets que renferme son portefeuille ? Comment trouver un boulot, avec un patron correct ? Et comment réagir face à une patrouille de police ?

Aïssa, c’est son nom, est tendue, fatiguée. Plus que fatiguée. À 25 ans à peine, elle est épuisée. Elle a trop vécu pour son âge. Et elle n’en finit plus de batailler avec le destin pour revendiquer son simple droit d’exister. Elle a peut-être soupiré en posant le pied sur le quai de la gare. Puis elle s’est reprise, a réajusté sa veste, saisi son léger sac et elle a avancé d’une démarche assurée vers la sortie. Ce n’est pas le moment de s’apitoyer sur son sort, la journée est loin d’être finie, elle veut mettre à profit les quelques heures qui la séparent de la nuit.

Aïssa a conscience qu’elle est persona non grata dans les lieux qu’elle traverse. Mais elle n’a d’autres choix que de persévérer pour trouver un coin, en France, où elle pourra reconstruire un bout de vie. La perspective d’un retour au Mali est encore pire que les tribulations d’une sans-statut en Europe. Elle espère, elle a confiance en sa bonne étoile. Si quelqu’un veille, là-haut, elle rencontrera de l’aide, elle décrochera un emploi, elle obtiendra des papiers.

Je la vois très bien dans sa veste de coton kaki, dans son jean usé, dans ses baskets au cuir élimé, je distingue, en cet instant, sa silhouette fourbue, sa fragilité. La jeunesse, le courage, la débrouille : voilà les atouts dont elle dispose. Elle a compris que l’hostilité naturelle des gens face aux sans-papiers vient de leur image de noyés. Leur dénuement et leur souffrance dérangent, ils incarnent la déchéance qui frappe l’être humain qu’on coupe de ses racines, qu’on oblige à partir, qu’on soumet à de multiples vexations. Personne ne veut imaginer vivre cela… Alors, pour mettre toutes les chances de son côté, pour faire oublier qu’elle vient d’ailleurs, que sa peau est sombre, qu’elle est vulnérable, elle prend grand soin des vêtements récupérés dans un centre de la Croix-Rouge. Et puis elle sourit souvent, fait pétiller ses yeux pour donner le change. Un look d’étudiante bohème, pour s’attirer des sympathies, pour dissimuler le plus longtemps possible la précarité de sa situation, voilà sa stratégie.

Mais, pour aujourd’hui ? Que faire ? Où aller ? D’un geste précis et rapide, elle redresse le col de sa veste alors qu’elle sort de la gare. Elle a froid, soudain.

Et vous, dernièrement, vous avez croisé des silhouettes fourbues ? C’est quoi votre vœu pour les femmes en ce 8 mars ? Laissez un mot en commentaire.

Photo : Street Art, par Chris « Royal Dog » Chanyang Shim