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NOUS REINVENTER – PISTE 23 : SE PERDRE EN FORET

Vous avez répondu à l’invitation d’amis. Ils ont prévenu tout le monde : c’est une maison de campagne rustique, dans les Ardennes, en lisière de forêt. Vous découvrez le charme d’un ancien pavillon de chasse, hérité d’un arrière-grand-père au portrait austère, un rien effrayant, tout comme ses trophées, accrochés dans le salon.

Il fait beau ce week-end-là, l’ambiance est gaie. Les rires fusent, les repas arrosés s’éternisent. Flotte une légèreté dans l’air qui vous détend. Rien ne pourrait contrarier votre bonne humeur. Ce n’est donc pas un besoin de solitude qui vous pousse à vous éloigner pour emprunter le sentier qui plonge dans la forêt. Vous aviez juste envie de marcher, de mettre votre corps en mouvement après avoir tant mangé et bu. Vous auriez volontiers accepté un peu de compagnie, mais les autres se sont laissé griser par la langueur de l’après-midi. Ils se sont allongés sur l’herbe, le temps d’une sieste. Alors, vous avez pris le large, comme ça, les mains dans les poches de votre jean, en direction du sous-bois touffu. Rien dans votre allure, dans votre sourire ne révélait votre mélancolie. Vous n’aviez même pas conscience d’être quelqu’un de sensible à la mélancolie. En partant par le petit chemin, vous souhaitiez juste aller vous balader une heure ou deux.

Rapidement, vous quittez le chemin trop bien tracé pour en prendre d’autres, plus étroits, plus sinueux. Il fait frais dans l’ombre dense des chênes et des hêtres. Un frisson secoue votre corps. Vous auriez dû emporter une veste. Vous levez la tête à la recherche d’un rayon de soleil. La lumière joue entre les feuilles. C’est fascinant ce camaïeu de verts. Vous qui, d’habitude, n’accordez aucune importance à la nature, ressentez la nécessité de vous arrêter pour admirer cet endroit. Le calme qui se dégage des troncs impeccablement verticaux et dignes vous impressionne. Vous inspirez à pleins poumons cette odeur boisée, délicieuse, qui envahit vos narines. En même temps, vous tendez l’oreille : un peu partout chantent des oiseaux. Vous aimeriez pouvoir les reconnaître, dire : « Tiens, c’est une mésange ». Mais vous habitez en ville, vous ne savez rien des mystères de la Terre, des fleurs, des animaux. Au milieu de cette dense verdure, vous êtes comme un étranger perdu dans une lointaine contrée.

Un étrange instinct, une irrésistible envie de communiquer avec ce cadre sauvage, vous pousse à enlever vos chaussures. Vos pieds nus découvrent le contact avec le sol de sable doux. Plus de craquement de brindilles mais un bruit imperceptible, étouffé, celui de vos plantes de pieds qui caressent le chemin. C’est bon. Vous continuez votre marche sans vous rendre compte que vous faites moins attention au décor, vous baissez les yeux, vous basculez en vous-même. Vos oreilles pourtant restent grandes ouvertes. Vous êtes à l’écoute. C’est pour cela que vous l’affirmez avec tant de conviction. Vous avez entendu l’appel de l’arbre. Vous ne pouviez pas le voir puisque votre regard rasait le sol. C’est lui qui vous a dit de vous approcher, de le serrer dans vos bras. Vous n’avez pas songé une minute à l’idée que vous seriez ridicule, debout les bras autour de son tronc. Personne ne pouvait vous voir, vous n’aviez croisé aucun promeneur en une demi-heure, ce n’est pas maintenant, dans ce coin désert, qu’ils allaient apparaître. Vous n’aviez pas l’impression d’ailleurs de faire un truc bizarre. Vous n’avez pas réfléchi. Vous avez succombé à l’injonction.

Soudain, contre l’écorce granuleuse, la douleur surgit. Un coup de poignard dans le cœur. Ce truc que vous cherchez tant à oublier jaillit avec violence. Un quotidien affairé cache mais ne détruit pas les souffrances. Le temps passe, mais « ça » ne passe pas. Vous sentez les larmes monter et mouiller vos joues. C’est à cet instant que se produit le plus étrange : du fond de votre gorge, un chant surgit, à peine plus fort qu’un murmure. Comme une berceuse qui vient calmer votre chagrin. Est-ce l’arbre qui a suggéré ces sons ? Un arbre peut-il consoler ? Longtemps, vous restez immobile contre lui. Sans pensées, sans force non plus. Incapable de bouger, de vous dégager de votre peine.

Finalement, votre regard est attiré par des fleurs sauvages, là, tout près de vos pieds. Un peu plus loin, dans un fossé, vous distinguez des boutons d’or. Comme un sourire. Un arc-en-ciel après la pluie. Vous séchez vos larmes du revers de la main, vous soupirez. Puis, prenant appui sur cet arbre qui a su vous réconforter, vous vous redressez. Allez, ça ira ! Vous jetez un coup d’œil à votre montre. Deux heures déjà se sont écoulées. À tous petits pas, par le même sentier sablonneux, vous rentrez vers la maison. Vous n’avez plus qu’un désir : rejoindre les autres, vous étaler à leurs côtés, sur l’herbe, au soleil.

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