mathilde vermer auteur - chronique de l'ailleurs 15

Chronique de l’Ailleurs n°15 – VIVRE SUR LA POINTE DES PIEDS

C’est un copain qui lui a refilé la combine. Il suffit de pas grand chose pour exercer le métier – il faut surtout être malin, souriant, discret. Lui, il change de quartier chaque matin et, pour quelques heures, se balade de rue en rue, à la recherche de clients. Il choisit en priorité les commerçants esseulés. Il passe la porte, montre son balai, son seau, dit « Bonjour, je vous nettoie votre devanture pour dix euros ? ». Il y a ceux qui répondent en grognant, ceux qui le poussent dehors, ceux qui négocient le prix, ceux qui acquiescent pour ensuite discuter de la technique afin d’atteindre les recoins.

Au début, il ne pensait qu’à l’argent qu’il gagnait à chaque fois qu’il obtenait un hochement de tête positif. Maintenant, il y a aussi le plaisir. Un plaisir découvert dans l’action. Rendre leur transparence aux baies vitrées. Enlever les salissures, les empreintes digitales, la poussière. Ne pas laisser de trace, voilà l’objectif. Pour cela, trouver le mouvement adéquat, en fonction de la surface à laver – comme un balancement du corps. Etre concentré sur la raclette qui va du haut vers le bas. En même temps, guetter à l’intérieur. Un habitué qui entre pour acheter. Les visages qui s’animent. Les paroles qu’il imagine. L’activité autour de la caisse. Le salut final.

Regarder, depuis la rue, la vie dans la boutique, cette vie à laquelle il n’appartient pas, lui qui n’a pas de billet à dépenser, lui qui n’a pas de papiers à présenter, lui qui n’a pas le droit de travailler dans cette ville, lui qui se méfie de la police, des chiens, des regards assassins. Observer des instants de la vie des autres, en rendant aux fenêtres leur transparence, c’est déjà ça, se dit-il. Et moi qui, ce jour-là, arrive dans le magasin pour trois sachets de thé, je le vois et comprends, et je ne sais pas quoi lui dire, moi qui ne connais rien de son histoire, son périple jusqu’ici, ses galères, moi qui seulement devine la maison qu’il a abandonnée là-bas, les espoirs qu’il nourrit, le quotidien où tout tient à un fil. Alors, en partant, parce que c’est tout ce que je peux faire, je lance, voix forte, voix claire, « Au revoir, Monsieur », en insistant sur le dernier mot, parce que respect, parce que dignité, parce que… Et en mon for intérieur, je me dis que c’est bien, quand même, ce résultat des dernières élections.