mathilde vermer auteur - chronique de l'ailleurs 08

Chronique de l’Ailleurs n°8 – SOUVENIRS DE PALESTINE

 En 2005, je suis partie travailler pour une ONG de terrain, en Palestine. Ce fut une expérience à la fois intense et terrible. Sans aucun doute, une suite d’événements fondateurs pour la femme et la citoyenne que je suis devenue. C’est à cause de ce que j’ai vécu sur cette terre, et aussi grâce à cela, que j’ai pris la plume. Fin mars 2012, est sorti mon roman « Après Ramallah », éditions Michel de Maule, directement inspiré de cet épisode de ma vie. Comme je fête ces jours-ci le 5ème anniversaire de la publication de ce livre, j’ai envie d’en partager un extrait. Voici un morceau du chapitre 14 : la narratrice, Elisa, cherche à rejoindre Youssef, pour entrer dans la ville de Naplouse, en Cisjordanie.

«    –  Je vous promets, ça va marcher !

–  Non, je ne crois pas… Je ne peux pas faire ça !

Ce matin, les soldats m’ont empêchée de traverser. Huwara, à l’entrée de Naplouse, est réputé pour être un des check-points les plus difficiles à franchir. J’ai regagné Ramallah. La route étant dégagée, en une heure, je pouvais me rendre de Ramallah à Huwara. Mon plan était de revenir plus tard, quand l’équipe aurait changé. Peut-être alors aurais-je plus de chance.

En fin d’après-midi, de retour au barrage, j’arbore mon plus beau sourire, négocie, attends, renégocie et de guerre lasse, vers 7 heures du soir, je rebrousse chemin. Sur le parking, là où les voitures déposent ceux qui veulent entrer à Naplouse, où les voitures attendent ceux qui se rendent à Ramallah, un chauffeur de taxi m’aborde.

– Vous voulez entrer dans la ville, mais ils refusent de vous laisser passer ? La solution est simple.

Avec de grands gestes, il fait mine de nouer un foulard. Non ! J’ai un mouvement de recul et je secoue vigoureusement la tête. Pendant deux heures, je me suis démenée devant les soldats, ils ont forcément mémorisé les traits de mon visage. Ils vont me reconnaître. Ils ne se laisseront pas berner aussi facilement.

– Je vous promets, ça marche. Ils penseront que vous êtes Palestinienne. Ils ne regardent pas nos femmes dans les yeux. Ils savent qu’il est interdit de regarder une femme dans les yeux. Essayez !

Je me gratte le front. L’idée ne me plaît pas. Mais Youssef attend. Après tout, le chauffeur de taxi a raison, je n’ai rien à perdre. Je sors un châle de mon sac. Comment l’enrouler ? Je fais une première tentative en le nouant comme un bandana. Niet, ça glisse. Une seconde : échec. Impossible de le fixer. Le poids de l’étoffe en laine est trop lourd. Le chauffeur devine mon désarroi.

– Istanni ! Attendez !

Il s’éloigne, se penche à la fenêtre d’un service presque plein. Il dit quelque chose en arabe. Une femme d’âge mûr sort du véhicule. Elle se dirige vers moi de sa démarche fatiguée et me sourit. Je la salue d’un salamalek respectueux puis elle m’entraîne à l’écart, derrière un van, et saisit mon châle. En deux temps, trois mouvements, ma chevelure se retrouve dissimulée sous l’épais tissu.

– Yallah ! Voilà, allez !

Elle me fait signe de retourner vers le check-point, me sourit une dernière fois et remonte dans le bus. Je balbutie un Shukran. Le chauffeur aussi m’encourage. Je ne sais plus quoi faire de moi-même, avec ce foulard qui enserre ma tête.

Yallah, let’s go, on y va.

J’avance vers les soldats. Je prends la file réservée aux femmes, concentrée sur le bout de mes chaussures. Je marche d’un pas rapide. Personne ne m’arrête. Personne ne réclame mon passeport. Ça y est ! Je suis de l’autre côté ! Je souris. Victoire douce-amère.

Youssef, appuyé sur la portière d’une bagnole, discute avec le chauffeur. La conversation est animée. C’est la première fois que je vois Youssef rire. Un autre homme. Je me fige pour l’observer. Il ne m’a pas vu approcher. Il doit m’attendre depuis deux heures et pourtant je n’ose plus faire un pas. Youssef le ténébreux m’intimide. Alors ce Youssef si beau qui rigole… Je perds tous mes moyens. Je n’ai fait que le croiser depuis ce voyage à Qalqilia et maintenant je ne sais pas comment m’approcher et dire bonjour. Je ne sais pas non plus ce que je vais pouvoir lui dire ensuite, comment entamer la conversation. Et si je repartais ? À cet instant, il tourne la tête.

– Tu t’es convertie ?

Il regarde mon châle. Oh, j’ai oublié de l’enlever !

– Ah… Non… C’est parce que… Enfin, je t’expliquerai.

Gloussement nerveux tandis que je dénoue le tissu. Je passe une main dans mes cheveux pour y remettre de l’ordre. Des regards se braquent sur moi. La sensualité de mon geste. Déplacée. J’ignore l’incident, me dirige vers la voiture.

– Bonjour, au fait. Désolée de t’avoir fait venir deux fois. J’ai eu beaucoup de mal à le franchir, ce check-point !

– Ça arrive ! L’important, c’est que tu sois là. Je te présente mon pote.

Je me retourne vers son compagnon.

– Marhaba, kifak ?

– Kol chi tamam ! winti ?

– Tu parles arabe ?

Youssef m’examine, intrigué.

– Non, pas vraiment mais je sais quand même dire « bonjour, comment ça va ? »

– Je vois. Bon, on y va ?

– Akid, yallah !

Nous prenons place dans la voiture.

– Où va-t-on ?

– Chez ma grand-mère, Oum Khaled, qui habite Salem, à trois kilomètres d’ici. Il est trop tard pour aller dans le centre de Naplouse. C’est l’heure de dîner. Tu vas voir c’est une femme incroyable. »

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IMAGE : Des graffitis sur le Mur, photo prise en août 2005

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