sourcils, chapeau, gros plan yeux, malice, écrivain

Chronique de l’Ailleurs n°45 – AU PAYS DES AMOURS RATÉES

Le blues : émotion des derniers jours. Il y a du deuil dans l’air, des gens qui partent, des lieux à quitter, des situations qui changent sans retour en arrière possible. J’ai du mal à écrire, du coup. Alors, j’ai farfouillé dans mon ordinateur et je suis tombée sur ce texte, façon mode d’emploi parodique, que j’ai écrit il y a plusieurs années. En le relisant, avec son titre original « comment se planter en amour », j’ai éclaté de rire. Je le publie, en me disant que d’autres ont peut-être ce même besoin de légèreté.

++++++

Il faut que l’histoire commence sur les chapeaux de roue : un coup de foudre dans un bus, une nuit torride avec un associé flamboyant et prétentieux, un échange d’emails fiévreux avec un australien exilé en Europe. Quelque chose de fort, d’inattendu, de cinématographique.

Y croire dès le début, malgré ce que vous dit votre raison. Appelez immédiatement toutes vos amies, pour leur dire : « ça y est, ça y est, j’ai rencontré l’homme de ma vie ! » Débarquez chez votre sœur à l’aube pour lui demander, tout émue, si elle accepte d’être votre témoin de mariage. Dans la foulée, lancez un mail collectif à tous vos anciens potes du lycée, tous vos anciens collègues, clients, voisins, pour exiger qu’ils réservent leur premier samedi de juin, en vue de vos noces que vous prévoyez somptueuses. Je recommande aussi de confier à votre paternel, dans un moment d’intimité comme vous n’en avez jamais eu avec lui, que vous avez trouvé le père de vos futurs enfants.

Toutes ces grandes déclarations doivent être impérativement hurlées au monde entier dans les trois jours suivants le début de l’idylle. Faites un effort pour être excessivement enthousiaste, les gens y croiront d’autant plus facilement. Rappelez-vous : notre société adore les contes de fées.

Une fois votre entourage persuadé que vous êtes folle amoureuse, casée avec un prince, presque enceinte du premier de votre portée de chatons, commencez à découvrir l’homme sur lequel vous avez flashé. Fermez les yeux quand vous voyez de détestables défauts s’accumuler, ignorez les traits de caractère qui vous horripileraient chez n’importe qui d’autres, trouvez des justifications à ses énervantes attitudes, ou à ses slips décolorés du plus mauvais goût. Continuez à sourire en public, feindre le grand bonheur, la complicité intellectuelle, l’extase sensuelle. Abreuvez de conseils vos copines célibataires. Passez pour la pro de l’amour, celle qui a tout compris, qui réussit en couple et dans la vie.

Mentez aux autres et à vous-même. Ne dévoilez rien des déceptions, des frustrations, de ce mal-être qui vous gagne et qui vous ronge le cœur. N’avouez jamais que l’homme génial chez qui vous venez d’emménager vous fait penser à Fred, votre premier copain, par son immaturité et son inexpérience au lit. Pour vous aider à tenir le coup, pensez à toutes les femmes seules à Paris et dites-vous que vous êtes chanceuse d’avoir un mec à vos côtés la nuit, même si le plaisir se fait rare. Prétendez que vous avez choppé une conjonctivite si vous vous rendez compte de la monstrueuse erreur que vous avez commise et que vous êtes prise de crises d’angoisse intempestives, laissant vos yeux rouges écarlates.

Si (ou quand) la situation devient intenable, l’homme extraordinaire provoquant une poussée de boutons purulents sur tout votre épiderme, ou pire l’homme se révélant alcoolique, violent, ou les deux, optez pour un coup de théâtre fracassant : rompez du jour au lendemain, sans avoir prévenu personne, rentrez chez votre mère et pleurez toutes les larmes de votre corps pendant plusieurs mois.

Une fois remise sur pied, refaites surface lors d’une fête x ou y, et affrontez courageusement la foule en balançant d’un ton naturel, digne, cachant à peine votre chagrin : « Oui, je me suis plantée. Et alors ? L’erreur est humaine, non ? ».

++++++

Et vous, qu’est-ce qui vous fait rire en ce moment ? Laissez un mot en commentaire.