mathilde vermer auteur - chronique de l'ailleurs 22

Chronique de l’Ailleurs n°22 – JAWAHARLAL NEHRU UNIVERSITY, NEW DELHI

Août 2002.

Je m’enfuis à travers les allées vertes, d’un bâtiment à l’autre, en direction du grand portail qui donne sur l’avenue encombrée. Le cours vient de finir, j’ai faim, je suis fatiguée, besoin de retrouver le silence, mon espace, ma bulle. J’ai emménagé, la semaine précédente, avec trois autres étudiantes indiennes, dans un quartier en face de l’université. On s’est à peine croisées pour l’instant, les unes et les autres s’agitent à transférer quelques objets, des matelas, des draps, un peu de vaisselle, leurs habits. Pour le frigo, pour des meubles supplémentaires, on verra plus tard si on peut en trouver d’occasion. Je cherche mes marques dans cet appartement quasiment vide, je tente de me construire un cocon dans ma chambre, alors que la ville me semble immense, effrayante, hostile.

Les quinze derniers jours ont été éprouvants. Il y a la chaleur pesante, le ciel blanc de cette lumière agressive, le chaos partout, il y a tout ce que je ne comprends pas dans les scènes de rue, et puis ce regard des hommes sur ma silhouette d’occidentale, qui déambule souvent seule, au marché, sur le chemin du cyber-café, en direction du parking où sont stationnés les rickshaws qui me transportent vers d’autres coins de la cité.

Plusieurs fois, je me suis demandée pourquoi j’avais fait ce choix, pour mon année d’échange universitaire, pourquoi, bon sang, l’Inde, pourquoi pas l’Angleterre, l’Irlande, l’Espagne ? J’ai l’impression que j’ai fait un choix qui me dépasse, que je ne vais pas tenir, que bientôt, il faudra refaire mes bagages, repartir, honteuse, en avouant que je n’ai pas l’étoffe de l’aventurière, que, pardon, je pensais que, mais, non, vraiment, c’est trop dur ce pays, je suis trop perdue…

Au début, je ne prête pas attention à ce bruit de pas derrière moi, des pas qui se pressent, des pas qui se mettent à courir. Soudain, une main se pose sur mon bras, je sursaute, me retourne, la voit. Elle éclate de rire.
– Sorry, I did not want to frighten you…
J’acquiesce, je comprends bien qu’elle n’avait pas l’intention de me faire peur… Encouragée par mon signe de la tête, elle démarre son speech, me donne son prénom, Rani, m’explique que nous sommes ensemble dans le séminaire de science politique, qu’elle m’a repérée, et que, voilà, elle a proposé à une partie de la classe de venir demain soir pour la projection du documentaire réalisé par sa sœur. Elle ajoute que la projection est à l’extérieur du campus, une grande salle avec la clim, elle sourit, ça va être vraiment bien, c’est le résultat d’un long projet que sa sœur a mené auprès de femmes, dans une province reculée d’Andhra Pradesh.

Tu veux te joindre à nous ? Deux fossettes apparaissent sur ses joues, ses yeux brillent, je ne réfléchis pas une seconde, je dis, oui, bien sûr, je viens, les femmes, c’est un sujet qui me passionne. Je demande dans la foulée, empressée, inquiète que ce sourire s’en aille, inquiète de me retrouver à nouveau seule avec mes angoisses et ma solitude, c’est où ? Elle dit, viens demain dans ma chambre, 17 heures, nous partirons ensemble, et si jamais tu es en retard, alors rendez-vous directement… Je la coupe : je ne serai pas en retard, 17 heures, c’est parfait. Elle rit à nouveau, le ton de ma voix, ma détermination, puis me mets un bout de papier entre les doigts, son téléphone, les indications pour trouver sa chambre, elle sourit une dernière fois, et repart, de son pas rapide, joyeux, tranquille.

Le lendemain, je frappe à sa porte à l’heure prévue, elle m’ouvre en riant de ma ponctualité. Puis s’arrête sur le seuil, me détaille de la tête aux pieds et s’exclame :
– You can’t come like this!
Ah bon, je ne veux pas venir habillée comme ça ? C’est quoi le problème ? Je l’interroge du regard et soudain, je comprends. Elle, elle est enroulée dans un magnifique sari, les deux copines que j’aperçois derrière elle, sont aussi habillées de tissus chatoyants. Moi, je porte un affreux pantalon en coton, trop large, violet, une couleur que je déteste, avec une chemise tout aussi large, coton mou, plus ou moins blanche, on dirait que je porte un pyjama. En fait, depuis mon arrivée, je ne sais pas comment m’habiller, je me débrouille avec des machins achetés à la va-vite, on m’avait dit, en Inde, le coton, c’est bien, c’est léger, et surtout, pas de jupe, pas de décolleté, rien de moulant.

Rani prend doucement ma main et me tire vers l’intérieur.
– Don’t worry, we will find you something to wear.
Tout à coup, je n’ai plus chaud, je ne suis plus inquiète, j’oublie cette tenue ridicule, je sais qu’elle va prendre soin de moi, que l’aventure indienne enfin commence.

Quinze ans ont passé. Je n’ai jamais oublié cette scène de rencontre, cette scène de coup de foudre. Car, oui, en amitié aussi, les coups de foudre existent. Rani habite toujours une place très spéciale dans ma galaxie, malgré les kilomètres qui nous séparent. Et c’est avec une joie immense que je m’en vais la retrouver dans quinze jours, quelque part dans l’atmosphère étouffante, polluée et épicée de Delhi.

Et vous, vous vous souvenez comment vous avez rencontré vos ami.e.s ? Quels visages portez-vous au fond de votre cœur, malgré la distance et le passage du temps ? Racontez-moi, en commentaire, vos amitiés et vos rencontres de voyage – je serai très heureuse de vous lire !

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