Chroniques politiques, sociales, féministes

Chronique de l’Ailleurs n°40 – DANS SON CABINET

Souvent, je suis en retard. La faute au bus, je lui dis. Je cours depuis la place Léon Blum, descendre la rue de la roquette, tourner dans la rue à droite, juste après l’église moderne, rue dont j’ignore le nom, église dont j’ignore le nom. Taper le code nerveusement, pousser la lourde porte bleue. Grimper l’escalier jusqu’au premier étage, traverser la vaste pièce d’entrée, longer un couloir, enfin son bureau. Frapper, entendre sa voix, ouvrir, la trouver bien calée dans son fauteuil, en train de noter quelques mots sur la séance précédente. Enlever précipitamment manteau, sac, écharpe, retrouver une contenance, s’asseoir.

A chaque fois, s’étonner d’une telle rousseur. Avant elle, je n’avais pas connu de femme comme elle. Rousse incandescente. Et cette façon de s’habiller. Elle ose. Elle est élégante un jour, excentrique un autre. Elle est changeante, dans son allure, sa coiffure, son maquillage. Elle est singulière et multiple. Difficile à cerner. Elle n’a rien à voir avec les femmes de mon entourage. Elle ne sera pas ma mère, non. Ni une grande sœur. Une prof, une mentor ? Non plus. Elle ne se classe pas.

Sur internet, je lis qu’elle est aussi danseuse. Je regarde les photos. C’est vrai que son corps se déplace et se déplie avec souplesse. Et cette manière de se tenir droite. Elle m’intrigue. Elle ne pourrait pas être mon amie dans la vie : elle m’intimiderait. Je serai glacée par son maintien, par cette rousseur qui éclabousse ses joues, cette rousseur qui devrait dire la sensibilité et la fragilité, et qui, chez elle, sonne comme une force. C’est une femme que je ne connaitrai jamais, que je ne cesserai de guetter, comme un passant curieux devant un immeuble aux fenêtres allumées.

La rousse, je vais la voir pour qu’elle m’écoute. C’est gênant quand même. L’ennuyer avec les détails de mon quotidien, les absurdités qui me tourmentent. J’ai honte de me livrer. Souvent, pour tromper cette honte, au démarrage, je lui demande comment elle va. La plupart du temps, elle répond court et elle se tait. Un silence qui me permet de me lancer. Parfois, elle répond plus copieusement et je suis embêtée. Je n’ai pas envie d’en savoir autant. Il arrive que je sois agacée. C’est mon temps de parole, je pense, égoïste. Je vois bien, dans ce cas, la cliente pressée, exigeante, mesquine, avec cette envie de se déverser.

Pendant trois ans, je suis venue la voir tous les lundis. J’ai commencé un été, alors que je trainais un chagrin d’amour visqueux. Très vite, le désordre amoureux n’a plus été le nœud. Sont venus les récits sur les parents, le travail, les amis, les angoisses, les rêves. Tout et rien. Je l’ai quitté trois étés après, un début octobre, pendant une crise intense, un deuil violent et douloureux. J’étais en lambeaux mais je savais que la rousse n’y pouvait rien. Des mois qu’on tournait en rond, elle et moi. Du ressentiment des deux côtés… Mystère du transfert et contre-transfert ?

Quand j’ai dit que je partais, elle a haussé les épaules. Vous partez toujours trop tôt, elle a commenté. Vous fuyez ? Ces paroles m’ont longtemps poursuivie. Fuir quoi ? Est-ce qu’on atteint un jour sa propre essence ? Comment savoir quand le « travail » est fini ? Je ne sais, et pourtant je n’ai aucun regret. Ni de l’avoir vue, ni de l’avoir quittée. J’ai le sentiment qu’elle m’a dépouillé d’un fatras de croyances inutiles, d’habitudes encombrantes, d’interdictions stériles. J’ai le sentiment qu’elle m’a permis d’avancer sur mon chemin. Ce matin, dans le bus, j’ai croisé une femme de la même rousseur. Immédiatement, j’ai pensé à elle. Et j’ai souri.

Et vous, vous avez fréquenté ce type de lieu ? Quel personnage avez-vous rencontré ? Laissez un mot en commentaire.