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Chronique de l’Ailleurs n°42 – CARNET DE VOYAGE : ARGENTINE, NOVEMBRE 2012

Il y a cinq ans, à cette même époque d’automne, j’étais quelque part entre Buenos Aires et la Patagonie. Ce matin, des souvenirs sont venus me taquiner, j’ai eu envie de revisiter ce voyage, plonger dans mes photos, feuilleter mon carnet. Je partage avec vous quelques pages écrites sur la route, qui livrent avec fraicheur mes sensations du moment.

19 novembre 2012 :

Une semaine déjà depuis mon départ. Je suis partie excitée comme une puce. Vingt jours devant moi, ce pays à explorer, ce goût de l’aventure comme un appel…

Premier choc à l’aéroport de Madrid, en attendant ma correspondance. Dans ma tête, surgis de nulle part, des bouts de phrases en español. Une envie brûlante de parler cette langue, comme si l’application avait été téléchargée et demandait à être utilisée. J’ai vite fait un test avec la machine : oh surprise, le vocabulaire me revient, après 10 ans sans pratique. C’est super, je peux interagir avec les gens, poser des questions. Certains taxis pourront me raconter leur vie, le père venu de Galice en 1914, la passion de la fille pour le foot, les origines de la musique folklorique, ils auront même la gentillesse de saluer ma maîtrise de la langue. AH AH AH. Je rigole. Il n’empêche que c’est moi qui fait l’interprète quand il y a des touristes perdus. Grande victoire après des années à bredouiller cette langue avec un accent horrible (cela dit, l’accent est toujours là, ô drame…). Peut-être que l’apprentissage de l’Hindi et de l’Arabe, par quelque miracle, a ouvert des circuits cognitifs liés à la linguistique.

Deuxième choc : arrivée à Buenos Aires. Je m’attendais à un mélange Delhi / Mexico, du monde, du bazar, l’obligation de se mettre en mode parano pour garder ses affaires… Non. Luxe, calme et volupté. Pas de cohue, un taxi précommandé avec mon nom sur une pancarte. Facile. Relax. J’ai retrouvé Cecilia et Julian, dans un appart design avec tous les bibelots que j’avais l’habitude de voir chez eux quand ils habitaient à Paris. Pendant trois jours, ou plutôt trois soirs (en journée, ils bossent) j’ai partagé leur vie d’expatriés – les restos qu’ils aiment, ce qui leur plait dans ce pays, ce qu’ils décryptent de cette réalité sud-américaine. J’ai beaucoup aimé marcher seule dans les larges avenues de Belgrano, avec ces arbres incroyables, si hauts, si verts. J’ai fait un peu de shopping à San Telmo et Palermo Viejo, sans rien acheter – avec l’inflation, tout est beaucoup trop cher pour moi. J’ai flâné au musée latino-américain d’art moderne, bonheur d’admirer un Frida Khalo hypnotisant, de découvrir l’expo psychédélique d’une artiste brésilienne. Enfin, je me suis posée dans des cafés cocons, gros canapés et large collection de thés, pour lire, écrire, savourer une glace au Dulce de Leche.

Puis, j’ai repris mes clics et mes clacs, direction la Patagonie Atlantique en 18 heures de bus. Pas de quoi faire pleurer dans les chaumières avec le bus : c’est extrêmement confortable. Couchette qui s’allonge à 180 degrés, on sert à manger, à boire. Une fois installée, j’ai lu avec joie le second roman que j’entame, en toile de fond les années noires de la dictature. Dans le bus, j’ai aussi rencontré Coralie et son fils Hugo, 13 ans. Oui, Hugo sèche l’école pendant trois mois. Ou plutôt, il suit par correspondance les cours du CNED en parcourant ce bout du monde avec maman. Devant moi, ingénieure de son état, hyper organisée, avec sac de couchage et boule Quies, une Fribourgeoise au doux nom de… Mathilde ! Une fine équipe formée en un instant. Quatre jours ensemble autour de la péninsule Valdès, logés dans la même auberge, location partagée d’une voiture pour aller voir baleines et pingouins, à se raconter mille histoires d’ici et d’ailleurs. L’intérêt d’avoir un petit garçon dans le groupe, quand vous allez voir des animaux, c’est que lui, il dévore des bouquins sur le sujet depuis qu’il a 6 ans. Il connaît donc des tonnes de détails loufoques sur les manchots, cétacés, guanacos et toute cette drôle de faune qu’il est si beau d’observer hors d’un zoo. Ainsi une baleine donne 120 litres de lait par jour à son petit. Les phoques, dont l’existence est pénible, à se traîner sur des plages avec la mobilité d’un mollusque, vivent 70 ans. Les manchots sont fidèles en amour, avec une conception paritaire de la famille : ils se relaient pour pêcher et pour couver l’œuf. J’aurais malheureusement peu de photos à exhiber, je sors souvent mon appareil avec un train de retard.

Hier soir, l’heure des adieux a sonné : les bestioles étranges, le désert, la mer azur tropical, c’est magnifique mais j’ai des nouvelles chaussures de randonnée et j’ai besoin de me dégourdir les jambes. Cette fois-ci, trajet de 12 heures… Au réveil, j’ai découvert des sommets enneigés, des lacs, des arbres partout et sur le bord de la route des touffes de fleurs jaunes soleil. Bienvenue à Bariloche, sa beauté, ses treks, et son chocolat ! Le lieu, qui ressemble à la Suisse, a longtemps été un refuge pour nazis, comme l’immonde Eichmann qui se cachait ici. Certainement, les monstres savent apprécier ce qui est beau.

28 novembre 2012 :

Quelques lignes depuis Chalten, le sud sud de l’Argentine. Mon téléphone ne passe plus depuis 5 jours et les connexions web, assez incertaines, se font via satellite : dur de communiquer depuis le bout du monde !

Je suis donc au fin fond de la Patagonie, dans la zone des glaciers, à quelques kilomètres de la frontière chilienne. Depuis Bariloche, les paysages incroyables se succèdent sans se ressembler, chaque fois plus impressionnants. Il y a eu les lacs, les forêts, les montagnes enneigées. Puis j’ai traversé la steppe pour atteindre d´autres montagnes, d’autres neiges, d’autres glaces. Partout, j’ai trouvé ce même vent, terrible, froid, qui parfois chasse les nuages, dissipe le brouillard, parfois apporte la pluie, défie le soleil.

C’est étrange : ici, c’est le printemps, un printemps suédois, avec de la lumière jusque tard, un printemps qui impose veste et polaire mais qui brûle le visage. On dit que la couche d’ozone est très fine par ici, les rayons sur la peau sont cruels. Dans l’immensité verte, j’ai pris bus, vans, bateaux et chemins de traverse où il fait si bon marcher. Restent que mes moments préférés sont ceux où je me pose avec un livre ou mon carnet, seule dans ma bulle, avec toute cette beauté autour.

Je n’ai pas été seule si souvent, cela dit. J’ai grimpé pendant quatre heures avec trois Anglais, Sarah, éditrice, Andy, son journaliste de mari, et Neale, peintre et frère de ce dernier. J’ai bu le café avec des Vénézuéliens ; j’ai croisé des Israéliens en lune de miel ; j’ai écouté une jolie brune italienne me parler de ses filles et de son mari, qui exerce un étrange métier, gardien de prison…. J’ai demandé des conseils à des Belges qui avaient avalé le guide du routard et qui savaient tout sur tout. J’ai échangé mes romans avec un trio de Français, pour renouveler mon stock et tenir jusqu’à mon retour. J’ai failli m’écrouler dans les sacs d’un cycliste écossais faisant le tour de l’Amérique du sud. J’ai filé ma crème de jour à un Canadien rouge tomate, parce que oui, le soleil, faut s’en protéger, ce n’est pas une coquetterie ! J’ai parlé méditation avec un ingénieur son et lumière à Vegas et yoga avec un interne en médecine español, exilé à Santiago. J’ai photographié et rassuré une habitante de Buenos aires, comptable chez Carrefour, alors qu’on montait sur un kayak pour ramer pendant deux heures…

Et puis un matin, j’ai vu débarquer Britney, 30 ans, blonde comme Marilyn, ongles rouges et pull moulant, tirant un énorme sac. Un accent si incontestablement ricain. At first, sure, I was irritated. That girl was just too much. Too loud. Talking, talking, talking. Nonstop. Tiring. I felt like running away. Mais voilà, on était parties pour une odyssée de 48 heures en bus et le destin a voulu qu’on partage des chambres et des repas. J’ai découvert qu’elle était prof d’anglais à BA, qu’elle avait un chien et un ex-mari banquier à NYC, qu’elle rentrait bientôt chez elle, en Arizona. Le personnage est devenu plus intéressant. J’ai rentré mes griffes. Le vrai tournant a eu lieu quand je l’ai vu acheter un gâteau au chocolat et qu’elle a expliqué à un Allemand qu’elle adorait vivre de nouvelles expériences culturelles. J’ai ri. She couldn’t be that bad with such a taste for chocolate! Finalement, on a passé deux jours de plus ensemble, entre trekking et passage en revue des cafés locaux. On sait désormais où boire un bon expresso, où acheter de la glace artisanale, où bouffer une grosse gaufre. Deux accros au sucre, la cata ! Il faudra aller courir à mon retour pour brûler les traces de cet excès de gourmandise…

La suite de mon programme ? Il se dessine jour après jour. Je crois qu’il y aura encore du vent, des rencontres, des empeñadas et des gâteaux. Sûrement que le mélange des langues va encore se poursuivre. Et puis, dans quelques jours, il va falloir prendre l’avion du retour. Ne pas y penser, ne pas anticiper, vivre l’instant présent…

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Et vous, est-ce qu’il y a un voyage qui revient à votre souvenir ces jours-ci ? Laissez un mot en commentaire.